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Frown os convidados, fragments


entretien réalisé par Magali Pomier


L’image

Mes recherches ont débutées par un travail photographique, mettant en scène des situations extrêmement figées. Comme une sorte d’arrêt sur image à un moment potentiellement critique. Je charge donc volontairement l’image de tension passive. Je l’arrête à un moment où tout pourrait basculer.
Construire une image, c’est pour moi comme construire un tableau. C’est tout à fait comparable à un plateau de cinéma. D’abord vient le scénario, puis la scénographie, les lumières, la direction d’acteur... Quand je pense une image, qu’elle soit photographique ou vidéo, je l’écris de manière très factuelle: les attitudes, le physique des acteurs, les vêtements. C’est à cette étape que j’enlève tout ce qui me paraît trop narratif. C’est une manière d’élaguer. Je cherche à démultiplier le trouble.

Tout comme en photo, je recherche une forme de staticité dans mes vidéos. Chaque posture, chaque mouvement, chaque déplacement est réfléchi. Je recherche une certaine subtilité pour que le spectateur puisse s’attacher au moindre détail, et qu’il se laisse emporter par l’atmosphère pesante et quasi statique. Le cinéma, par exemple, ne nous laisse pas souvent le temps d’apprécier ces détails. C’est aussi pour ça que je choisis de filmer en plan fixe et en plan séquence.

L’intention

Je crois que la notion de drame dans mon travail est très nettement marquée par le cinéma, en réaction aux modèles classiques de narration. Dans les médias d’aujourd’hui, on est souvent habitué à une satisfaction de la curiosité du spectateur. Par exemple les happy end pour les comédies romantiques, ou les circonstances atténuantes pour les thrillers... Tout ce qui peut légitimer une histoire grâce au caractère des personnages pour lesquels on finit par éprouver de l’empathie. Il y a peu de cinéastes qui laissent des fins ouvertes ou troubles.
Je crois que le processus ‘‘cause/conséquence’’ ne rend pas assez compte de la complexité des situations. Dans mon travail, c’est dans la suspension du drame que cette complexité peut se révéler. Le choix de l’image figée laisse le spectateur dans l’incertitude sur laquelle il peut fantasmer librement. Il peut avoir plusieurs visions de la situation puisque le champ est ouvert.
Toutes ces mises en scène sont extrêmement contrôlées. C’est pour ça que j’accorde autant d’importance aux détails et aux mouvements. Et si je me rends compte que le spectateur peut avoir des doutes fondés sur de potentiels liens entre les personnages, comme des liens de parentés ou amoureux par exemple, je trouble délibérément ces possibles liens en ajoutant des détails trompeurs. Je veux laisser la place la plus entière au trouble.
D’ailleurs, lors de la direction des acteurs, je ne donne que des indications factuelles comme des détails d’attitudes, de mimiques ou de costumes, mais jamais je ne donne la psychologie d’un personnage pour les aider à interpréter leur rôle.

Dans ‘‘Os convidados’’, j’ai choisi des costumes qui soient suffisamment proche de notre époque, tout en étant un peu vieillot dans un style conservateur. Je ne voulais surtout pas tomber dans le film à costumes. Ils sont plutôt là pour donner l’indication d’une certaine classe sociale. Finalement, on ne sait pas vraiment où et quand la scène se passe. La seule chose importante c’est ce moment latent, en suspens.

Solitude

Je me penche beaucoup sur les moments d’absence. Des moments intérieurs comme on peut tous en vivre. Dans mes photos, les personnages ne communiquent pas entre eux, il sont plongés dans leurs pensées.
Pour cette vidéo, j’ai voulu me confronter à cette même solitude mais au sein d’un groupe. C’est la première fois que je travaille avec autant de personnes sur un plateau, et c’était important pour moi de voir comment je pouvais maintenir ce sentiment dans cette situation. Il y a un premier décalage par rapport à la langue. À priori les personnages ne parlent pas portugais et sont donc tenus à distance du texte. Mais c’est aussi un moment de solitude et de malaise pour chacun des personnages autour de la table. C’est comme si il y avait une incompatibilité de partage d’expérience entre les convives eux même, mais également entre les convives en tant que groupe, et le chanteur. Finalement, le personnage qu’interprète Rodrigo Ferreira se retrouve seul et littéralement incompris.
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La scène se passe dans un salon renaissance. Dans ce type de lieu on s’attend de manière stéréotypée à un style de musique dite sacrée ou savante. Pas à un chant populaire. Ce décalage permet aussi de renforcer ce sentiment de solitude.


Des partitions

Parallèlement à ma pratique de plasticien, je suis aussi musicien : guitariste dans un sexteto de tango. J’ai donc un lien fort avec la culture latino-américaine. Tout comme le cinéma c’est une grande source d’inspiration.
Depuis longtemps dans mon travail d’image je cherchais à intégrer la musique. ‘‘Os convidados’’ est le premier véritable projet dans lequel j’utilise de la musique en live. Précédemment j’ai déjà fait un travail de composition à la croisée d’une musique populaire actuelle et d’une musique sacrée du XVII ème siècle. La seconde intégration de la musique dans mon travail s’est faite dans ma vidéo ‘‘El baño’’ où une radio diffuse de la musique folklorique argentine. La musique poupulaire et la musique sacrée sont deux musiques que je pratique. Ce sont des univers que je connais bien et dans lesquels je me retrouve. Historiquement, ce sont deux musiques qui se sont toujours influencées, même si l’une a souvent été perçue comme plus savante que l’autre. Je les utilise donc comme une source de tension dans mes vidéos.

Pour en revenir au texte de Saudosa Maloca, une ‘‘maloca’’ est une sorte de ‘‘squat’’ habité par des gens plutôt pauvres. Cette chanson parle d’une ancienne maison en ruine qui a été ‘‘retapée’’ par les gens qui occupent les lieux. Elle raconte la démolition de cet immeuble le jour où ils sont expulsés. Malgré ma culture latino-américaine, je connaissais très mal la musique brésilienne. Le choix du morceau interprété s’est donc vraiment fait à deux, avec l’aide de Rodrigo. Nous avons organisé des séances d’écoute pour trouver le bon morceau. Mais j’avais quand même une idée bien précise de ce que je voulais. J’étais plutôt à la recherche d’une chanson dans un style années 50. Finalement la musique d’ Adoniran Barbosa s’est assez vite imposée. Ses textes abordent des choses dures mais quotidiennes, avec un vocabulaire très populaire, sans jamais tomber dans le fatalisme. Dans la chanson Saudosa Maloca, il utilise un proverbe qui traduit vraiment bien cette idée: ‘‘Deus dá o frio conforme o cobertô’’(‘‘Dieu donne le froid selon la couverture que tu as’’)

Une collaboration

Cette vidéo est ma troisième collaboration avec Cécile Druet. Comme je l’ai expliqué, j’ai plus de facilité à travailler avec des comédiens. C’est une question de confort pour moi. Généralement, les tournages se font sur une très courte durée ce qui demande beaucoup de précision, de concentration et de rapidité de compréhension. Et comme mes vidéos sont tournées en plan séquence, il n’y a pas de place pour l’erreur, car pas de possibilité de la corriger au montage.
Lors d’un casting il faut bien évidemment repérer le potentiel du comédien, mais quand le choix est fait, c’est surtout une histoire de confiance mutuelle. C’est ce qui s’est passé avec Cécile Druet. Au fil de mes projets, notre relation s’est affinée, et maintenant que nous nous connaissons bien, le travail que nous faisons ensemble est productif. Elle saisit très vite les enjeux de la scène que je veux mettre en place. Dans mes vidéos tout le jeu de l’acteur passe par des détails contenus, ce qui est très différent du travail d’un acteur sur une scène. Cécile a su très vite s’adapter à ce que je lui demandais. Je lui présente une trame qui de toute façon sera modelée par sa prestation. C’est une comédienne extraordinaire et j’ai une entière confiance dans son jeu d’actrice.

                                                                                M.P.
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